Olivier BECHT présente le rapport sur la numérisation des armées

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Je présentais ce matin devant la commission de la défense et des forces armées le rapport que j’ ai mené avec mon collègue Thomas Gassilloud sur la numérisation des armées.

Ce rapport dresse un état des lieux de l’appropriation des technologies numériques par les armées et, sur la base de ce constat, étudie comment celles-ci devraient consolider leurs acquis et relever les nouveaux défis que posent les ruptures technologiques envisageables dans le secteur numérique. Il pose également les questions majeures en matière de souveraineté numérique de la France et de défense européenne. Enfin il s’ interroge sur nos capacités de résilience face à la menace cyber dans un monde entièrement numérisé et sur la capacité de nos armées à continuer la combat en mode dégradé si l’ outil numérique devait être neutralisé.

Avec l’ arrivée de l’ intelligence artificielle et des robots sur le champ de bataille, nous sommes en train de vivre une révolution probablement  encore plus importante que celle de l’ invention de la poudre ou de la bombe atomique. Car cela ne change pas seulement le « comment faire la guerre » mais aussi le « qui fait la guerre ».

La robotisation semble  un processus inéluctable et irréversible :

– d’ abord elle permet de limiter les pertes humaines. Or depuis les guerres de masse, les opinions publiques sont moins tolérantes sur le nombre de morts et ce malgré la professionnalisation des armées.

– ensuite elle donne un avantage stratégique car elle accroît la connaissance de l’ennemi, la vitesse de détection de la menace, son analyse et la vitesse de riposte que sont les éléments décisifs de la victoire.

Grâce à la multiplication des capteurs (satellites, radars, vidéos embarquées) , on a une image en temps réel de la menace et de la position  de l’ennemi.

Grâce aux ordinateurs dotés de l’ intelligence artificielle et bientôt au passage à des ordinateurs quantiques qui vont accroître de manière exponentielle les capacités de calcul,  on a une capacité accrue à analyser l’ ensemble des données collectées en un temps record mais aussi à proposer une solution de riposte.

Grâce à la connexion de l’ensemble des systèmes, l’ ordinateur peut signifier là aussi en un temps record à la machine ou au combattant le mieux placé pour tirer les solutions voire les ordres de tir.

Ainsi, contrairement à une idée de science fiction, le futur proche ne se dirige pas vers une simple robotisation de l’armée mais vers un système d’armes intelligentes toutes interconnectées. C’est cette interconnexion, notamment avec l’ intelligence artificielle, qui est une révolution et non pas les robots en eux mêmes car le robot n’est que l’ animation voire l’autonomisation d’outils existants depuis longtemps (avions, chars, armures…) qui étaient là pour protéger le soldat et lui donner plus de puissance en extrayant progressivement le soldat de la structure mécanique qui l’ abritait.

Pour une ou deux décennies encore au moins, le robot ne sera que le bras prolongé de l’Homme. Il servira à déminer le terrain, à repérer l’ ennemi, à s’ en approcher suffisamment sans mettre en danger l’Homme.

Mais qu’ on le veuille ou non, le mouvement vers lequel nos sociétés se dirigent est certainement celui de l’autonomisation du robot par rapport à l’Humain, sauf à ce que l’ Humain soit lui-même, à terme, connecté à la machine…

Cette numérisation des armées, et donc de la guerre, annonce des risques dont il faudra se prémunir.

D’ une part,  avec le développement de la guerre hybride, les cyber-attaques sont aussi dirigées contre des cibles civiles. Demain d’ ailleurs le plus grand risque sera de voir des attaques cyber (bombes logiques ou prise de contrôle) contre des infrastrucures civiles de transport ou d’électricité. Une attaque sur les réseaux de transport peut créer  des accidents dramatiques (collisions de trains, crash d’ avions); si le réseau électrique est touché en quelques jours il existe un risque de guerre civile lorsque les gens se rendront compte qu’ il n’ y a plus ni argent, ni moyens de transports, ni supermarchés, ni chauffage, ni communications… Donc il est faux de dire que la guerre numérique épargnera davantage les populations civiles. Cela peut même être l’ inverse car cette guerre hybride, ne sera pas seulement l’ apanage des militaires mais  également, en matière cyber, le fait de réseaux qui ne seront pas forcément militaires (mafias, terroristes, escrots…) et qui auront donc moins de retenue à frapper des civils. Les gens seront d’ailleurs très surpris de découvrir que des objets sympathiques de leur quotidien (ordinateurs, tablettes, téléphones) auront acquis des propriétés offensives et meurtrières.

Dans ce domaine, la dissuasion sera aussi plus difficile car si la dissuasion cyber peut exister (chacun introduit des bombes logiques dans les réseaux des autres et menace de les activer) mais sera moins efficace face à des réseaux non militaires qui seront indifférents aux représailles, face à des États moins dépendants du numérique ou encore face à des États qui feraient appels à des mercenaires du cyber rendant plus délicate la problématique de l’authentification du donneur d’ordre de l’ attaque et donc aussi la riposte.

D’autre part, le risque existe de voir les systèmes d’armes échapper à la décision humaine, c’ est à dire devenir des systèmes d’armes autonomes. La France a fait le choix pour l’ instant d’ armer ses drones mais de maintenir la décision de choix de cibles et de tirs sous contrôle humain. Mais certaines armes défensives, notamment les leurres, sont déjà automatisées. Dans la guerre numérique la vitesse sera l’élément décisif. Vitesse à détecter la menace. Vitesse à frapper avant d’ être frapper. Vitesse à riposter. Dans le match entre l’ordinateur doté de l’ intelligence artificielle et l’Humain, en matière de vitesse, l’Humain a déjà perdu. Donc, à terme, celui qui voudra s’ adjuger la victoire renoncera à ralentir le processus par son intervention.

Et c’ est là que réside le danger. Car dans un système des systèmes où les ordinateurs, les robots, les armes seront interconnectés le risque pourra exister que l’ intelligence artificielle décide un jour de diriger les armes contre l’Humanité. Il faudra donc s’ en prémunir.

Au final, la France n’a pour l’ heure pas d’autre choix que d’investir massivement dans la numérisation de son armée pour ne pas décrocher. C’ est ici un enjeu de souveraineté. En aura-t-elle les moyens seule ? Dans certains domaines peut être mais de manière globale non et ce d’ autant qu elle ne possède aucune grande enterprise numérique de taille mondiale (GAFAM américains ou BATX chinois) et qu’elle a pris un certain retard dans le développement de l’ intelligence artificielle. Dans de nombreux domaines, la question de la défense européenne n’ est donc plus une question de choix mais de survie. Il faut donc accepter dans ces domaines que l’ on passe d’ un concept de souveraineté nationale à un concept de souveraineté européenne. La bataille de l’ Intelligence artificielle et des capacités de calcul sera centrale.

Au-delà, il faudra mettre en place les capacités de résilience sur les infrastrucures militaires et civiles pour faire en sorte qu’ en cas de cyber-attaque ou de dysfonctionnement des systèmes numériques  on puisse continuer à fonctionner en mode dégradé.

Enfin il sera nécessaire de ré-interroger le cadre juridico-ethique de la guerre et de mettre en place les protocoles de programmation de la machine qui empêcheront l’Humanité de se détruire elle-même. Ce qui fut fait au lendemain de l’ invention de l’ arme nucléaire devra être réalisé pour l’ arme numérique. Les questions éthiques liées à la connexion de l’ Homme à la machine à travers les technologiques neuroscientifiques devront également être posées sur la table du débat de société.

 

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